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L'OUTILLAGE LEXICAL

Jacqueline Picoche

2001

 

En hommage au maître de l'enseignement du lexique français aux étrangers qu'est Robert Galisson, j'offre quelques réflexions sur le caractère instrumental des mots que la langue met à notre disposition pour nous exprimer. J'utiliserai pour cela l'expérience acquise grâce à mon Dictionnaire du Français Usuel, à paraître chez Duculot en 2001, élaboré avec l'aide de Jean-Claude Rolland, linguiste, ex-chargé d'études au CIEP de Sèvres, ex-attaché de coopération pour le français à l'Institut français de Valence, Espagne.

1. UN NOMBRE LIMITE D'OUTILS POUR UN NOMBRE ILLIMITE D'OPÉRATIONS

1. 1. Sur les 70.000 entrées du Littré, sur les 40.000 entrées (environ) d'un dictionnaire de taille moyenne, il en est un petit nombre que tout francophone utilisera quotidiennement et même plusieurs fois par jour, qu'il parle ou qu'il écrive, un nombre non négligeable de mots qu'il utilise de temps en temps, dans la vie courante quand l'occasion s'en présente, et un grand nombre que, si savant soit-il, il n'emploiera jamais, dont il a une certaine connaissance passive, ou dont il serait bien en peine de donner une définition même sommaire. Ce sont des mots sans fréquence significative dont beaucoup sont des termes, mots de spécialités, utilisés par les seuls spécialistes. Est-ce regrettable ? Bien sûr que non ! C'est dans la nature des choses. Une boîte à outils ne doit pas être trop encombrante et un atelier ne peut pas posséder toutes les machines de la terre. La misère est paralysante, la pauvreté rend ingénieux, une honnête aisance facilite la vie, la surabondance peut devenir encombrement.

Les diverses listes de fréquence nous donnent une bonne idée de ce qui est vraiment usuel et de ce qui ne l'est pas.

1. 2. La fréquence des mots est tributaire de la nature du corpus dépouillé et il y a des différences considérables d'une liste à l'autre ; c'est un objet empirique, comme toute donnée statistique faite d'après un échantillon. Il en existe diverses listes, toutes faites d'après des corpus écrits à l'exception d'une seule, celle du Français fondamental, qui a pris en considération un certain nombre de textes oraux. Mais, avec des différences de détail dans l'ordre des mots, on constate une convergence importante des listes fondées sur des corpus littéraires jusqu'au rang 800 ou 850.

1. 3. La liste de fréquences du Trésor de la Langue Française ou TLF est fondée sur un corpus de 90 millions d'occurrences (70 millions provenant de textes littéraires de 1789 à 1965 et 20 millions de textes non littéraires) représentant environ 70 000 vocables, base incomparablement plus importante qu'aucune des autres. Elle a été étudiée statistiquement par Etienne Brunet qui a calculé que les mots de fréquence supérieure à 7000 qui sont 907, couvrent 90 % du corpus. Ce sont ces mots-là que nous appelons "mots de haute fréquence" ou "hyperfréquents". Une fois éliminés les mots grammaticaux, restent quelque 750 mots lexicaux, dont la plupart, faiblement connotés, sont de ceux dont la phrase française ne peut pas se passer. Suivent environ 5800 mots de fréquence inférieure à 7000 et supérieure à 500 qui représentent à peu près 8 % de l'ensemble. Donc, 6707 mots ont suffi pour dire 98% de tout ce qu'ont voulu signifier les auteurs dont les œuvres ont été dépouillées pour la constitution du TLF. Est-ce à dire que les 2% restants, soit 64033 vocables dont 21000 sont des "hapax" qui n'apparaissent qu'une fois sont négligeables ? Certes pas ! Ils apportent beaucoup d'information dans des domaines particuliers. Mais enfin, ils ne constituent pas la première urgence dans l'apprentissage de la langue française. Beaucoup d'entre eux s'acquièrent "en situation", quand on en a besoin dans une circonstance particulière.

Nous nous représenterons donc les mots de grande et moyenne fréquence comme des outils très performants, très économiques, mis par la langue à la disposition de ses usagers pour s'approprier et exprimer la quasi totalité de l'univers extérieur qui les entoure et de leur univers intérieur.

1. 4. Nous avons pris la liste du TLF pour guide, non pour maître. Nous avons pris avec elle certaines libertés, éliminant la plupart des mots grammaticaux et quelques mots de fréquence supérieure à 7000, désuets ou présentant peu d'intérêt sémantique (titres de noblesse, Monsieur, Madame ) ; nous en avons regroupé certains autres (vivre et vie, savoir et connaître) et intégré certains qui n'atteignaient pas le nombre de 7000 occurrences à eux seuls, mais le dépassaient en y additionnant celui de leurs dérivés (ex. le verbe couper). Nous arrivons ainsi à un nombre de têtes d'articles de peu inférieur à 500 qui nous fournissent les structures nécessaires pour regrouper un nombre de mots de moyenne fréquence qui devrait tourner autour de 10.000 et qui feront, bien entendu l'objet de renvois dans un index. Ce nombre, très supérieur aux 6707 ci-dessus, nous paraît tout à fait suffisant pour un vocabulaire "usuel".

1. 5. L'utilisateur ne devra donc pas s'attendre à y trouver rapidement le sens et l'orthographe d'un mot savant et rare : phanérogame, par exemple. Il n'y est pas. Et s'il cherche des renseignements sur un animal peu familier aux Français, mettons, le mouflon, il sera déçu. Il ne le trouvera pas à sa place alphabétique, ni même dans l'index. Qu'il consulte, pour ce genre de mots, le Petit Larousse ou le Petit Robert. Le Petit Picoche a une autre orientation ; ce n'est pas un dictionnaire de consultation ponctuelle, mais un dictionnaire d'apprentissage ; moins un dictionnaire de décodage que d'encodage. Ce n'est pas une encyclopédie, c'est un dictionnaire de langue, présentant les mots dans leur fonctionnement linguistique.

Les auteurs, qui n'ont pas honte d'être des Français de France, savent que ce qui est usuel à Paris ne l'est pas toujours à Québec ou à Dakar et vice - versa. Ils ne ne se dissimulent pas que la notion d' "usuel" est en partie subjective et que tel mot usuel pour l'un ne l'est pas pour un autre. A cette objection, ils répondent que les séries lexicales sont ouvertes par nature et, à la différence des séries morphologiques, peuvent toujours admettre de nouveaux items : nous ouvrons des pistes et ne dressons pas de barrières. Il est loisible à tout utilisateur d'allonger nos listes par les mots familiers de son idiolecte.

2. LES GROSSES MACHINES SÉMANTIQUES

2. 1. Ce sont les mots hyperfréquents, qui sont également parmi les plus polysémiques de la langue. Ils servent à dire toutes sortes de choses, et la première de nos tâches est de donner de cet ensemble de possibilités un panorama ordonné et intelligible.
L'expérience nous a montré qu'il existe deux types d'articles fondamentalement différents : - les verbes,
- les noms à référents concrets.
La majorité sinon la totalité des noms abstraits reposent sur des structures verbales : on ne peut pas définir les mots repas et aliment sans avoir défini préalablement le verbe manger.
La majorité des adjectifs sont des dérivés :
familial, reposant sur famille, et ceux qui ont un caractère fondamental, adjectifs de sensations ou de sentiments, reposent aussi, en dernière analyse, sur des structures verbales : dans la définition de dur, interviendront nécessairement les verbes appuyer, résister, casser etc.
Les verbes ont besoin de noms et les noms ont besoin de verbes pour fonctionner. Il existe une isotopie sémantique évidente entre le verbe et les noms qui lui servent de sujet et de compléments ; tout nom ne s'associe pas à n'importe quel verbe ni vice-versa. De même tout nom ne s'associe pas à n'importe quel adjectif ni vice-versa. L'étude et la mise en lumière de ces compatibilités est évidemment une partie importante de notre tâche.
Mais c'est le verbe qui structure la phrase et offre aux noms les places qu'ils occuperont. On ne sera donc pas étonné de la prédominance des verbes dans les hyperfréquents utilisés comme entrées : 178 verbes, 127 noms abstraits, 67 adjectifs, 9 adverbes et prépositions, et seulement 73 noms ayant un référent concret au moins pour une partie importante de leurs emplois. Le caractère abstrait et verbal des mots de haute fréquence saute aux yeux. Les mots à référent concret dénotent pour la plupart des objets particuliers qui ne sont nommés, de façon aléatoire, que lorsque le contexte et la situation l'exigent, d'où leur rareté statistique. Dans le domaine animal, par exemple, nous ne trouvons, parmi les hyperfréquents, que les mots
animal, bête, oiseau, chien et cheval. Les noms des animaux les plus familiers seront donc regroupés sous ces entrées et sous quelques autres, sans aucune recherche d'exhaustivité ni de précisions zoologiques.

2. 2. Les noms concrets hyperfréquents désignent des réalités tout à fait basiques : les quatre éléments, le jour et la nuit, le soleil et la lune, le ciel, la terre et la mer, les parties du corps, la maison, etc. Ils nous posent le problème de l'encyclopédisme. Soit l'article soleil et lune sous lequel on trouve équinoxes, satellite, éclipse, rayonnements, radiations, les mots en hélio- et les quatre points cardinaux. Allons-nous faire une leçon d'astronomie ou de physique ? Certainement pas. Soit le mot cheval : allons nous intégrer ce qu'en disent les zoologistes et les moniteurs d'équitation ? Pas davantage. Par contre nous collectionnerons soigneusement les locutions fort nombreuses du genre donner un coup de collier, prendre le mors aux dents, mettre le pied à l'étrier etc., nous les éluciderons, nous les classerons et elles nous serviront de guide pour sélectionner, dans l'ensemble du vocabulaire du cheval les mots qui permettent de parler aussi de choses abstraites non chevalines, bref, ce qui a le plus d'intérêt linguistique. Notre point de vue n'est nullement encyclopédique, parce que notre but est de montrer le fonctionnement de la langue et non d'apporter un enseignement sur le monde extérieur. Toutefois, nous ne pouvons pas l'éviter entièrement, les mots "concrets" étant le point d'ancrage de la langue sur l'univers. Nous ferons donc état de quelque savoir en étudiant le vocabulaire de ces réalités extra-linguistiques, mais d'un savoir commun, qui ne dépassera pas celui du non-spécialiste moyen.

2. 3. Les verbes sont définis à la a 3e personne du singulier du présent de l'indicatif avec tous leurs actants, notamment le sujet, difficile à faire apparaître dans une définition à l'infinitif.
Nous appelons actants le sujet et les compléments essentiels du verbe, entendus dans un sens plus large que celui de Tesnière à qui ce terme est emprunté. Chaque actant est désigné par un A suivi d'un numéro : A1 est toujours le sujet dans la phrase de base la plus simple, A2 le complément d'objet quand il existe, A3, A4, et même davantage, les divers compléments appelés par la plus ou moins grande complexité sémantique et syntaxique du verbe.
Les différentes formes syntaxiques que peut revêtir un actant est précisée si besoin est.
Ainsi dans A1 humain
comprend A2, on peut avoir :
A2, nom abstrait :
Jeannot comprend son problème de géométrie
A2, que + phrase :
Marc comprend qu'Alice le trompe
A2, interrogative indirecte :
Eric comprend comment fonctionne le moteur à explosion
L'actant conserve toujours son numéro, quelles que soient les transformations syntaxiques dont il puisse être l'objet : ainsi A1 reste A1 s'il passe de la fonction sujet à celle de complément d'agent. Ces A1, A2, A3 reçoivent des spécifications larges telles que
humain, animé, concret, abstrait, ou plus précises, telles que femme, enfant, vêtement, aliment etc. Ce sont des symboles vides que l'utilisateur est amené à saturer par tous les mots possibles, dans les limites des spécifications indiquées.
On peut ainsi mettre en lumière de façon précise des relations sémantiques entre des mots de catégories syntaxiques différentes, ce que ne permettent pas d'autres méthodes d'analyse du sens, notamment celle de l'analyse sémique.

2. 4. les différentes grandes parties de l'article reposent sur les diverses configurations sémantiques et syntaxiques dans lesquelles apparaît un verbe polysémique, comme le sont pratiquement tous ceux qui nous servent d'entrées.
Pour éviter que nos articles n'aient un aspect "algébrique" rebutant au premier abord, chacune de nos parties commence par un exemple-type, phrase des plus simples, doublée ensuite de la "structure actancielle" abstraite servant de base à nos définitions. Celle-ci est destinée à corriger ce qu'un exemple a toujours de trop particulier, et invite l'utilisateur à saturer à son gré les différentes places signalées.
Ainsi, pour prendre un exemple simple, le verbe
annoncer n'a que deux parties, qui commencent ainsi :
I.
Je vous annonce qu'il va y avoir de l'orage
A1 annonce A2, évènement futur, à A3 humain
II.
Le coureur de Marathon annonça aux Athéniens que la Grèce était sauvée
A1 annonce à A3 A2, fait présent ou passé connu de A1 mais inconnu de A3

2. 5. Ce que nous appelons champ actanciel est l'ensemble des mots de moyenne ou basse fréquence qu'on peut rattacher à ces structures de base par divers procédés simples : nomination et qualification des actants, nominalisation du verbe, dérivation, synonymes et antonymes. On remarque que dans la première partie A1 n'est pas spécifié, parce qu'il peut s'agir d'un être humain ou d'un simple signe météorologique ou autre ; dans la seconde, au contraire, A1 est humain et même, dans les sous-parties, spécifié plus précisément : professionnel de l'information, professionnel de la publicité etc.
Dans la première partie de l'article
Annoncer, nous trouvons prédire et prédiction, prévenir, avertir, aviser, présager, présage, augurer, préluder, signe avant-coureur, annonciateur et tout un vocabulaire religieux autour d'actants spécialisés dans la prédiction de l'avenir : les prophètes qui prophétisent, les augures, les oracles, et l'Annonciation etc.
Dans la seconde partie nous trouvons
proclamer, diffuser, déclarer, l'annonce et l'annonceur, le messager et son message, le communiqué, la publicité etc.
Encore n'avons nous là choisi qu'un exemple très simple. Dans des articles plus complexes la grappe ou si l'on préfère la constellation de mots de catégories grammaticales diverses ayant entre eux des liens sémantiques faciles à préciser prend un développement beaucoup plus considérable.

2. 6. Parmi les mots de moyenne fréquence qui se trouvent regroupés dans un champ actanciel, certains ont leur propre polysémie qu'on s'efforce de traiter soit à l'intérieur du même article, soit dispersée entre plusieurs articles. Quoiqu'il en soit, nous ne nous astreignons pas à traiter à fond tous les mots de moyenne ou basse fréquence, pas plus qu'à donner systématiquement tous leurs dérivés. Notre but est aussi de faire des articles maniables qui ne soient pas d'une longueur excessive. Et même ainsi, certains sont déjà très longs.

3. LE DÉMONTAGE DES MACHINES

3. 1. Pour comprendre comment sont faites les machines, donc pour pouvoir les démonter et les remonter, éventuellement en construire d'autres avec des mots de moyenne fréquence insuffisamment traités ou trop dispersés, il faut avoir à sa disposition et savoir manipuler au moins deux outils : le concept de subduction, d'origine guillaumienne, et celui de transduction qui est son complément naturel. Ils n'expliquent pas la totalité des polysémies mais en expliquent la plupart. Ils permettent de prendre conscience de la manière dont les sens s'engendrent les uns les autres et de les ordonner selon une "chronologie de raison", sans recourir à l'étymologie ni à la diachronie, mais en montrant par quelles étapes l'esprit doit de préférence, ou obligatoirement passer pour penser un ensemble d'emplois et de sens comme constituant un vocable unique et cohérent.

3. 2. La subduction est un processus d'abstraction et d'appauvrissement sémique, le sémème B étant l'image schématique, partielle et simplifiée, du sémème A. Il se prête tout naturellement à la comparaison et c'est celui dans lequel s'inscrit la métaphore. C'est ainsi que le corps des êtres vivants, qui peut être défini un ensemble d'éléments matériels ordonnés par et pour la vie peut n'être plus qu'un ensemble ordonné d'éléments dans un emploi comme le corps électoral ou un simple morceau de matière quand il s'agit de la loi de la chute des corps. Mais la subduction est un phénomène plus large que la métaphore. La grande polysémie du verbe devoir, entièrement abstrait, s'explique par un certain nombre d'étapes, ou saisies, sur un puissant mouvement de subduction ou cinétisme qui va de la dette d'argent à l'expression de la probabilité.
- La
transduction consiste à réutiliser tout ou partie d'un sémème A dans un sémème B éventuellement aussi riche, ou plus, que le précédent, cette opération pouvant facilement se répéter plusieurs fois et constituer une chaîne de transformations. C'est celui dans lequel s'inscrit la métonymie. Ainsi le mot argent désigne 1. Un métal 2. Une monnaie faite de ce métal 3. Toutes sortes de moyens de payement, métal, papier, chèque, ou simple ligne comptable. On constate d'une part que les sémèmes n° 2 et 3 ne sont en rien plus pauvres, au point de vue du nombre des sèmes que le sémème 1. et que dans la plupart des cas, il y a, au contraire, enrichissement sémique. On constate d'autre part que le lien du sémème 1. avec les autres tend à se distendre, voire à se rompre, au fur et à mesure que la chaîne des "transductions" s'allonge, alors que la cohérence sémantique reste généralement très forte dans le cas de la métaphore.

3. 3. Qu'il s'agisse de l'une ou de l'autre, il y a un ordre à respecter dans l'exposé des faits, le sens "figuré", transduit ou subduit, venant nécessairement après le sens le sens "plénier" pour les subductions, le premier chaînon de la chaîne pour les transductions, et, quand il y a un référent concret, le sens "concret" avant les sens abstraits.
La prise en considération, dans l'étude des polysémies, des figures lexicalisées, notamment des métaphores, permet généralement d'apercevoir dans le sémème du sens "propre" des traits sémantiques qui seraient autrement passés inaperçus. Les mots sont une matière souple qu'il ne faut pas figer et raidir. Les métaphores ne sont pas les mêmes dans toutes les langues. Il y a une logique interne aux polysémies, particulière à une langue donnée. C'est leur organisation qui, en grande partie, fait qu'une langue est une "vision du monde" différente d'une autre.

3. 4. C'est pourquoi il est toujours instructif de traiter ensemble des parasynonymes. comme mot et parole, savoir et connaître, bord et côté. On pourrait croire qu'il y a là une prodigalité inutile, et que la répartition obligatoire de la plupart de leurs emplois, que les apprenants doivent mémoriser sous peine de produire des énoncés inacceptables, a un caractère arbitraire, donc absurde. On peut démontrer qu'il n'en est rien à condition de prendre en compte, non pas des emplois isolés, mais la totalité de la polysémie des mots en question et de formuler une hypothèse cohérente sur le principe qui en fait l'unité ou "signifié de puissance": Dans un article portant sur les mots bord et côté (Picoche et Honeste 1993), nous avons pu montrer, à partir de leurs emplois non spatiaux, que ces mots qui en première approximation pourraient passer pour synonymes, sont fondés sur des expériences vitales absolument différentes et qu'on ne peut les définir sans trompe l'oeil qu'à partir de situations archétypiques : pour bord un sujet atteignant une limite de la terre ferme et s'y trouvant en position instable au-dessus du vide, pour côté : un sujet s'orientant dans l'espace à partir des repères que lui fournit son propre corps, notamment la droite et la gauche. Les parasynonymes expriment toujours des points de vue différents sur une même réalité.
Il est à la fois économique et éclairant de traiter ensemble des mots ayant des relations sémantiques complémentaires ou antonymiques comme
homme et femme, noir et blanc, chaud et froid, vrai et faux etc. Cette manière de procéder évite de nombreuses répétitions et surtout permet de rendre plus sensibles les différences et les ressemblances sémantiques entre ces mots, leurs traits communs et leurs oppositions. Les articles à titres doubles ou parois triples (son, bruit et silence), sont donc nombreux dans notre dictionnaire.

3. 5. Mais nous nous gardons bien d'utiliser, dans le cours du dictionnaire et même dans la préface, la moindre terminologie qui ne serait pas absolument transparente pour un utilisateur qui ne posséderait en fait de terminologie linguistique que celle de la grammaire élémentaire la plus traditionnelle. Nous ne faisons état de quelques autres termes qu'à l'usage des lecteurs des Cahiers de lexicologie ! Simplicité, clarté, facilité du maniement sont nos grandes préoccupations !

4. LE MODE D'EMPLOI

4. 1. Ce livre s'adresse avant tout aux enseignants de français, langue maternelle ou étrangère, à tous les niveaux, qui auront la tâche d'adapter à leur public les matériaux ordonnés que nous leur fournissons. L'ouvrage se présente comme une série de presque 500 grandes leçons de vocabulaire à fondement linguistique et non thématique, dont il leur est loisible d'extraire de petites leçons en n'utilisant que les grandes structures, ou bien seulement une partie ou une sous partie, en limitant le nombre des mots de moyenne fréquence selon les capacités d'absorption de l'auditoire. Il s'adresse aussi aux parents qui voudraient aider leurs enfants à mieux maîtriser le français, et d'une manière générale à quiconque éprouve le besoin d'améliorer sa compétence en matière d'écriture ou d'expression orale. Ce dictionnaire est plus qu'un dictionnaire des synonymes et un dictionnaire analogique, mais il contient la substance de ces deux types d'ouvrages.

4. 2. À la différence de nombreux ouvrages destinés à l'enseignement du vocabulaire nous ne travaillons pas par thèmes fondés sur la réalité extra-linguistique, ce qui conduit trop souvent à de simples listes de noms d'objets, simple étiquetage, utile seulement pour les allophones débutants doués d' une bonne mémoire, mais pas pour les francophones ni pour les allophones avancés, à l'exception de ceux qui seraient spécialistes du domaine choisi.
Supposons qu'un enseignant, travaillant selon cette méthode traditionnelle, prenne pour thème le chauffage. Il rencontrera nécessairement le mots feu et le mot radiateur et pourra constituer le vocabulaire du parfait petit chauffagiste. Mais à vrai dire, les mots techniques, les termes propres aux différentes spécialités ne sont pas le gibier de l'enseignant de français, ils s'apprennent tout naturellement quand on pratique ladite spécialité et en ce domaine, les meilleurs professeurs sont les spécialistes.
Mais il n'aura pas l'occasion d'exposer tout ce qu'on peut dire avec le mot feu et sa famille sémantique, qui ne soit pas du
feu ; il n'aura pas non plus l'occasion de rapprocher le mot radiateur de tous les mots en radi(o)- exprimant divers rayonnements, qui se trouvent dans l'article soleil. Et le jour où il prendrait comme thème les passions, il rencontrerait l'amour, la haine l'impatience, la colère, mais oublierait sans doute de parler d'une parole de feu, du feu de l'action, d'une âme ardente, de celui qui grille ou bout d'impatience...
Assurément, il n'y a rien de coupable à travailler par thèmes quand cela répond au but qu'on se propose. Celui qui voudrait le faire à partir de notre dictionnaire, devrait circuler entre plusieurs articles, à l'aide de multiples renvois qui lui seront facilités par l'index papier et par la version cédérom. Qui voudrait reconstituer un thème FINANCES aurait à circuler entre les articles DEVOIR - INTÉRÊT - OR ET ARGENT - PAYER - PRIX - VENDRE et ACHETER où chacun de ces mots est traité en profondeur avec la totalité de sa polysémie, chacun apportant un éclairage différent sur la relation de l'homme à l'argent.

4. 3. En ce qui nous concerne, nous travaillons par réseaux fondés sur des structures linguistiques, présentant les mots dans leur famille sémantique et dans leur fonctionnement, à partir de l'entier de leur polysémie. La question à laquelle nous nous efforçons de répondre n'est pas "comment nommer les différents appareils de chauffage, les différents combustibles et les diverses opérations que doit accomplir celui qui les utilise ? " - Mais, "qu'est-ce que je peux exprimer à l'aide de cette grosse machine sémantique qu'est le mot feu ?" "Quelles sont les possibilités d'emploi du mot feu et ses limites ? ". En partant de l'outil linguistique qu'est le mot feu, on enseignera une multitude de locutions qui feront prendre conscience aux enseignés qu'un même mot peut s'entendre au propre et au figuré, selon les deux grands mécanismes sémantiques à l'œuvre dans toute langue - y compris le fameux "langage des jeunes" - que sont la métaphore et la métonymie, et qu'il y a dans les mots un symbolisme sous-jacent, matière première de la poésie.

4. 4. Cette manière de procéder permet, de plus, de travailler sur des noms abstraits et de grands verbes qui échapperont toujours à une étude par thème. Qu'est-ce que je peux dire avec ces extraordinaires outils linguistiques que sont des verbes comme faire, prendre, passer, porter, donner etc. ? Qu'est-ce que je peux faire avec des outils aussi usuels que les noms sujet et objet, méthode, système, intérêt etc. ? Procéder ainsi est non seulement utile mais encore intéressant : à propos, par exemple, du verbe apprendre, la prise de conscience globale de ses différentes possibilités (le savoir-faire, le savoir théorique et le renseignement) permet une réflexion sur l'acte d'apprendre totalement impossible si on les disjoint.

4. 5. Beaucoup des hyperfréquents sont des mots axiomes, sinon primitifs, du moins proches de la couche des primitifs sémantiques, mots qu'on peut commenter mais non définir sans circularité : ainsi la définition de voir inclut nécessairement le nom œil et le nom œil le verbe voir. On sent intuitivement que être, avoir, pouvoir, devoir s'impliquent les uns les autres, mais il n'est pas possible d'en donner une définition analytique. De tels mots sont le gibier des philosophes, et nous ne serions pas surpris qu'ils s'intéressent aussi à notre travail.
D'autre part, il y a à l'intérieur des mots d'une langue des constructions conceptuelles préfabriquées qui ne sont pas nécessairement universelles, de même que les locutions et métaphores figées ne sont pas les mêmes d'une langue à l'autre. Ce sont les produits d'évolutions historiques diverses. L'outillage est aussi un patrimoine. L'apprentissage d'une langue étrangère est, si l'on en prend conscience par un enseignement approprié, passer d'une vision du monde à une autre. Si l'enseignement du français, à côté de celui des autres langues vivantes, permettait d'en prendre conscience, l'intercompréhension en profondeur entre communautés linguistiques différentes en serait grandement facilitée.

5. CONCLUSION

5 1. Il m'a été donné lors de contacts avec des enseignants d'école primaire de constater qu'une idée récurrente, dans leur discours, était que le vocabulaire ne s'enseigne pas comme une autre matière. L'apprentissage des mots a, pense-t-on, besoin d'une "base affective". Il faut que l'enfant en "sente le besoin" et c'est alors que l'enseignant, jusque là contraint à la passivité peut intervenir, simplement pour lui apporter l'instrument précis qui lui manquait, de préférence "en situation", ou pour corriger une erreur d'emploi. D'ailleurs, ajoute-t-on, c'est en lisant qu'on enrichit peu à peu son vocabulaire. Et les mots qu'on souligne dans les textes proposés à la lecture, ceux qu'on invite à chercher dans le dictionnaire, sont en général des mots rares et extraordinaires, les plus usuels étant apparemment considérés comme indignes d'attention. Enfin, on avance que les enfants sont incapables avant l'âge de 9 ou 10 ans, de "détacher le nom de la chose signifiée", en dépit du fait que beaucoup de mots qu'ils emploient ne désignent pas des "choses", et en dépit de l'usage abusif qu'ils font de mots comme truc, machin qui sont d'une aussi haute abstraction que sujet et objet.

5. 2. C'est s'interdire à l'avance l'enseignement systématique du lexique dont nous entendons ouvrir la voie. Notre souhait serait que, par une sorte de "révolution copernicienne", les programmes considèrent un jour le vocabulaire comme une matière d'enseignement au même titre que la grammaire ou le calcul. L'essentiel est de travailler des mots fréquents et polysémiques, pour bien clarifier les structures mentales qu'ils recouvrent, premier travail qui amène, en passant tout naturellement du connu à l'inconnu (ou au mal connu), son lot de dérivés, de synonymes et d'antonymes propres à enrichir raisonnablement le vocabulaire de l'apprenant et à lui faire trouver le mot le plus juste dans un contexte et une situation donnés. Cela fait, des mots plus rares, quand on les rencontrera, se situeront tout naturellement dans un ensemble cohérent. Acquérir à la fois les bons outils forgés par une expérience séculaire et l'aisance dans leur maniement, c'est libérer son intelligence et lui permettre de donner toute sa mesure. Nous souhaitons que notre travail soit pour ses futurs utilisateurs ce cadeau précieux.

BIBLIOGRAPHIE

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ROLLAND J-C (1995) "Vers des dictionnaires d'apprentissage ?" - Le français dans le monde, n°275, p. 67 , Paris .

Résumé en français

JP met en valeur dans cet article le caractère instrumental du lexique, Les mots étant comparés à des outils en nombre limité permettant un nombre illimité d'opérations : idée fondamentale de son Dictionnaire du Français Usuel, à paraître chez Duculot en 2001, fondé sur les études statistiques d'E. Brunet, qui regroupera en moins de 500 articles ayant pour entrée des mots hyperfréquents, en majeure partie noms abstraits et verbes, environ 10 000 mots de moyenne fréquence considérés comme usuels. Le plan des articles est fondé sur les structures actancielles et un ordre de subduction ou de transduction des divers emplois des mots. Un intérêt tout spécial est apporté aux locutions figées et aux sens figurés. Il s'agit d'un dictionnaire d'apprentissage et d'encodage, d'orientation linguistique, et non encyclopédique. Il est rédigé de la façon la plus simple pour être facilement accessible aux non linguistes. Les auteurs voudraient ainsi ouvrir la voie à un enseignement systématique du lexique.

Résumé en anglais

In this article, JP puts in light the instrumental character of the lexis, the words being compared with tools in limited number, permitting an unlimited number of operations: basic idea of her Dictionnaire du Français Usuel, to be published by Duculot in 2001, founded on the statistical studies of Etienne Brunet, which will cluster in less than 500 articles about 10 000 words of average frequency, considered as usual. The plan of the articles is founded on the actancial structures and the order of subduction or transduction of the different uses of the words. A special interest is given to fixed lexical expressions and figurative senses. It is a dictionary for learning and encoding, with linguistic, non encyclopedic orientation. It is written with the greatest simplicity, in order to be easily accessible to non linguists. By doing so, the authors wish to open the way to a systematic teaching of the vocabulary.